Patrick Suter

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C’est par une enquête sur les relations entre presse et littérature de la fin du XIXe siècle à nos jours qu’a débuté mon itinéraire académique, à la croisée ou aux frontières des genres littéraires. Par la suite, cet intérêt pour la diversité des genres et des formes en relation avec la culture est demeuré une constante, et il s’est étendu à l’ensemble des littératures de langue française contemporaines. Dans Le journal et les Lettres, j’ai examiné comment, par-delà l’opposition qu’il établit entre «littérature» et «universel reportage», Mallarmé est à l’origine d’une généalogie d’entreprises littéraires qui ont pour trait commun de réinventer les formes ou les conceptions de la littérature, dans un rapport dialectique avec la presse. Mallarmé envisage deux modes de relation entre la presse et l’œuvre : le premier consiste à partir de dispositifs ou de propriétés de la presse pour produire des œuvres d’un nouveau type ; selon le second, des éléments de presse sont intégrés à des dispositifs littéraires autonomes et réagissent avec l’œuvre intégrante. De la presse à l’œuvre, le premier volume, étudie la mise en œuvre du premier mode, de Mallarmé aux mouvements d’avant-garde de la première moitié du XXe siècle (futurisme, Dada, surréalisme). La presse dans l’œuvre, le second volume, porte sur des œuvres (Butor, Simon, Rolin) qui intègrent la presse par des citations, mais sans reprendre ses modes d’organisation. Se développe une poétique de «texte de textes», selon laquelle les moyens du «Livre» mallarméen (le «pli», la typographie) relient les divers textes assemblés. De nouvelles prosodies permettent des trajets de lecture qui diffèrent de ceux des journaux, les assemblages mettant en évidence la pauvreté des informations de la presse, tout en les recyclant et en les réagençant, et en redéployant ainsi l’écologie des textes. Ces deux volumes ont été complétés par de nombreux articles portant sur des thèmes connexes tels que la publicité ou les revues. Une partie des œuvres étudiées dans La presse dans l’œuvre présentait des enjeux interculturels, domaine que j’ai approfondi à l’Université de Berne en tant que professeur de littératures de langue française avec une orientation méthodologique en histoire et théorie de la culture. Il en est résulté un ouvrage collectif interdisciplinaire intitulé Regards sur l’interculturalité. Parallèlement, j’ai étudié l’interculturalité à partir des frontières, lignes de force thématiques et formelles à partir desquelles j’explore la diversité des littératures de langue française dans une optique comparative. Ce projet en cours comprend un volume collectif intitulé Poétique des frontières. Une approche transversale des littératures de langue française (XXe-XXIe siècles), un livre collectif consacré à G.-A. Goldschmidt ainsi qu’une vingtaine d’articles théoriques ou critiques (sur des écrivains tels que Césaire, Mouawad, Pinget ou Novarina). Il a été précédé par Frontières, livre expérimental parfois perçu par les spécialistes comme une introduction aux phénomènes frontaliers. Poursuivant un questionnement sur les liens entre poétique, prosodie et culture, j’ai ensuite étudié tantôt les procédures poétiques dans l’écriture théâtrale contemporaine, tantôt les apports des poètes en matière de théorie culturelle, tantôt le rôle social des formes et des formes poétiques, tantôt encore les œuvres littéraires dans leurs relations à d’autres médias (radio, livre d’artiste). Dans cette perspective, j’ai eu l’occasion de codirigier plusieurs numéros de revue et des livres collectifs, alors que d’autres études ont paru sous forme d’articles. Ces recherches m’ont amené à développer une forme d’écocritique attentive au rôle de la rime, ou aux manifestations de ce que l’on peut appeler une «crise de rimes», dont les enjeux culturels et écologiques peuvent être cernés à partir des Divagations de Mallarmé et d’autres écrivains à sa suite (Cendrars, Debord, B. de Bodinat, etc.). Ces enjeux sont mis en relation avec l’analyse, dans des œuvres littéraires, des différentes ontologies telles que les a théorisées l’anthropologue P. Descola, et avec la notion de résonance analysée en sociologie par H. Rosa. Ces travaux s’inscrivent à la suite de La presse dans l’œuvre, sous-titré Vers une écologie littéraire, et précèdent une monographie en cours d’écriture.

Patrick Suter